Réflexions sur L'Odyssée

Victime comme tant d'autres de la question « tu as vu L'Odyssée de Nolan ? », un professeur de Lettres classiques avoue avoir pleuré toutes les larmes de son corps devant ce film. Comme s'il lisait Homère pour la première fois à 46 ans, malgré les libertés cinématographiques et les incohérences qui auraient dû le rebuter.
Olivier Saint-Vincent· DirecteurAcadémique
23 août 2026
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Réflexions sur L'Odyssée

Réflexions sur L'Odyssée (⅕)

La nouvelle série critique littéraire d'OFA — Introduction


Comme la plupart des professeurs de Lettres classiques, j'ai été victime depuis plus d'un mois de la même question lancinante :

« Alors, Olivier, tu as vu L'Odyssée de Christopher Nolan ? (avec un accent tonique sur le « o » de Nolan) ». Et sans te laisser le temps de répondre. « T'en penses quoi ? Hélène de Troie et Athéna… quand même. »

Et à chaque fois, j'ai fait la même réponse :

« J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Inconsolable. Comme si l'œuvre m'avait une nouvelle fois percé dans mes entrailles, vidé de mon sang et de mes pensées, laissé sans vie, inerte dans la salle de projection cryogénique (merci la clim'). Comme si je lisais Homère pour la première fois à 46 ans, et que je comprenais pour la première fois les vingt-quatre chants qu'on se récite nous les humains depuis presque 3000 ans. »

Et en même temps, je ne comprends pas pourquoi j'ai pleuré aussi profondément. Ce n'est pas uniquement à cause de la musique de Ludwig Göransson. Pendant tout le film, l'angoisse (mot à mot, ce qui serre la gorge) est montée, petit à petit, inexorablement, malgré moi, malgré mes objections de rat de bibliothèque, malgré les incohérences, les raccourcis, les libertés des cinéastes dirigés par Nolan. Malgré les acteurs : Jason Bourne en Ulysse, Barbie en Pénélope, Spiderman en Télémaque, Furiosa en Calypso… Et justement, voir tous ces gens riches et célèbres s'évertuant à donner chair à des personnages tellement anciens et oubliés me projetait dans une Nostalgie sans fond. Quelque part, je me suis dit : si eux comprennent, il y a peut-être un espoir. S'ils sont prêts à se ridiculiser pour devenir ces mythes… tout n'est pas perdu. Ils n'ont peut-être aucune connaissance du grec d'Homère (mélange bizarre de plusieurs langues grecques), mais ils savent.

Or pleurer en voyant L'Odyssée, c'est faire comme Ulysse (à ce propos, Jason-Ulysse ne pleure pas aussi souvent que le héros d'Ithaque). En effet — celui qui est montré dans le film tel un parangon de courage ne cesse de pleurer dans le texte grec. Au Chant V, il pleure tous les jours en regardant la mer sur Calypso Island. Au chant VIII, il remet le couvert : quand l'aède Démodocos raconte ses prises de têtes avec son poto Achille et fait le récit de la prise de Troie. Ulysse le Nostalgique. Le souvenir de ses compagnons morts lui est insupportable (je poursuis ma liste). Quand il parvient à (re)transformer ses compagnons chez Circé et qu'il les retrouve : ce sont les pleurs généraux : κλαῖον ὀδυρόμενοι — « ils pleuraient en se lamentant » (Chant X, vers 454). Et jusqu'à la fin de l'épopée, il ne cessera de sangloter. Lorsqu'il descend aux Enfers (4x), quand il voit pleurer Pénélope, son amour, qui ne sait pas qui il est, quand il retrouve Télémaque, son fils, puis ses servantes adorées… quand Argos, son chien, le reconnaît et meurt : « Ulysse, à cette vue, se détourna, essuyant une larme qu'il cacha au porcher en se hâtant de lui parler1». Quand il retrouve son père, Laërte.

Ulysse, celui que toute la tradition littéraire nous a présenté comme un dur, pleure plus qu'il ne tue. Pourquoi ? N'est-ce pas là un grand mystère ? Que nous disent les pleurs d'Ulysse sur nous-mêmes, qui des siècles après lui pleurons sur les mêmes histoires que lui ? C'est ce que nous allons essayer de percer à travers cette nouvelle série d'articles. En tous cas, bravo à Nolan qui, en produisant une œuvre qui trahit en grande partie le texte original, nous rend semblables à Ulysse parmi les hommes de 2026, perdus dans les méandres des intelligences très artificielles, tâchant vainement de retrouver la patrie perdue de l’Intelligence.


1 -
Traduction magnifique en alexandrins de Ph. Jaccottet.


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