Réflexions sur L'Odyssée
Réflexions sur L'Odyssée (⅕)
La nouvelle série critique littéraire d'OFA — Introduction
Comme la plupart des professeurs de Lettres classiques, j'ai été victime depuis plus d'un mois de la même question lancinante :
« Alors, Olivier, tu as vu L'Odyssée de Christopher Nolan ? (avec un accent tonique sur le « o » de Nolan) ». Et sans te laisser le temps de répondre. « T'en penses quoi ? Hélène de Troie et Athéna… quand même. »
Et à chaque fois, j'ai fait la même réponse :
« J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Inconsolable. Comme si l'œuvre m'avait une nouvelle fois percé dans mes entrailles, vidé de mon sang et de mes pensées, laissé sans vie, inerte dans la salle de projection cryogénique (merci la clim'). Comme si je lisais Homère pour la première fois à 46 ans, et que je comprenais pour la première fois les vingt-quatre chants qu'on se récite nous les humains depuis presque 3000 ans. »
Et en même temps, je ne comprends pas pourquoi j'ai pleuré aussi profondément. Ce n'est pas uniquement à cause de la musique de Ludwig Göransson. Pendant tout le film, l'angoisse (mot à mot, ce qui serre la gorge) est montée, petit à petit, inexorablement, malgré moi, malgré mes objections de rat de bibliothèque, malgré les incohérences, les raccourcis, les libertés des cinéastes dirigés par Nolan. Malgré les acteurs : Jason Bourne en Ulysse, Barbie en Pénélope, Spiderman en Télémaque, Furiosa en Calypso… Et justement, voir tous ces gens riches et célèbres s'évertuant à donner chair à des personnages tellement anciens et oubliés me projetait dans une Nostalgie sans fond. Quelque part, je me suis dit : si eux comprennent, il y a peut-être un espoir. S'ils sont prêts à se ridiculiser pour devenir ces mythes… tout n'est pas perdu. Ils n'ont peut-être aucune connaissance du grec d'Homère (mélange bizarre de plusieurs langues grecques), mais ils savent.
Or pleurer en voyant L'Odyssée, c'est faire comme Ulysse (à ce propos, Jason-Ulysse ne pleure pas aussi souvent que le héros d'Ithaque). En effet — celui qui est montré dans le film tel un parangon de courage ne cesse de pleurer dans le texte grec. Au Chant V, il pleure tous les jours en regardant la mer sur Calypso Island. Au chant VIII, il remet le couvert : quand l'aède Démodocos raconte ses prises de têtes avec son poto Achille et fait le récit de la prise de Troie. Ulysse le Nostalgique. Le souvenir de ses compagnons morts lui est insupportable (je poursuis ma liste). Quand il parvient à (re)transformer ses compagnons chez Circé et qu'il les retrouve : ce sont les pleurs généraux : κλαῖον ὀδυρόμενοι — « ils pleuraient en se lamentant » (Chant X, vers 454). Et jusqu'à la fin de l'épopée, il ne cessera de sangloter. Lorsqu'il descend aux Enfers (4x), quand il voit pleurer Pénélope, son amour, qui ne sait pas qui il est, quand il retrouve Télémaque, son fils, puis ses servantes adorées… quand Argos, son chien, le reconnaît et meurt : « Ulysse, à cette vue, se détourna, essuyant une larme qu'il cacha au porcher en se hâtant de lui parler1». Quand il retrouve son père, Laërte.
Ulysse, celui que toute la tradition littéraire nous a présenté comme un dur, pleure plus qu'il ne tue. Pourquoi ? N'est-ce pas là un grand mystère ? Que nous disent les pleurs d'Ulysse sur nous-mêmes, qui des siècles après lui pleurons sur les mêmes histoires que lui ? C'est ce que nous allons essayer de percer à travers cette nouvelle série d'articles. En tous cas, bravo à Nolan qui, en produisant une œuvre qui trahit en grande partie le texte original, nous rend semblables à Ulysse parmi les hommes de 2026, perdus dans les méandres des intelligences très artificielles, tâchant vainement de retrouver la patrie perdue de l’Intelligence.
1 - Traduction magnifique en alexandrins de Ph. Jaccottet.
Lectures recommandees
Poursuivez votre exploration sur des sujets similaires
Deux morts et une résurrection Plus de Platon, moins de Python
Depuis des années, on répète à nos enfants : faites des maths, apprenez à coder, laissez tomber le latin et le grec, ça ne sert à rien… Il semblerait bien que les humanités reviennent en force !

Mon enfant va-t-il perdre une année en rentrant en France ?
« Nous avons peur que notre enfant perde une année scolaire » : cette phrase revient systématiquement lors d'un retour en France. Pourtant, après trente ans d'accompagnement de familles expatriées, ma conviction est claire : on ne perd presque jamais une année, on change simplement de système éducatif.

Comment éviter qu'un déménagement international interrompe la scolarité de son enfant ?
Un déménagement international ne fragilise presque jamais la scolarité d'un enfant : c'est l'absence de continuité qui pose problème. Découvrez comment préserver un parcours cohérent pour votre enfant malgré les changements de pays, de langue et de système scolaire.

Mon enfant parle anglais… est-il vraiment bilingue ?
Parler anglais ne signifie pas encore maîtriser la langue de l'école. Découvrez les grandes étapes du développement du bilinguisme et pourquoi chaque enfant progresse à son propre rythme.

Educational Continuity: Why Learning Shouldn't Stop When Families Move
Children move. Families move. Education should move with them. As international mobility becomes part of everyday life for millions of families, educational continuity is no longer a luxury—it is a necessity. This article explores why transferability matters and why the future of education lies in connecting learning across systems rather than starting over.

Comment préparer le retour dans le système scolaire français après une scolarité à l’étranger ?
De nombreuses familles françaises et bilingues se demandent si leurs enfants pourront réintégrer le système scolaire français après plusieurs années de scolarité à l’étranger. Oui, c’est possible, mais la réussite du retour dépend largement du maintien d’un bon niveau de français académique et de l’anticipation des démarches administratives, en particulier à partir du collège et du lycée.
