Deux morts et une résurrection Plus de Platon, moins de Python

Depuis des années, on répète à nos enfants : faites des maths, apprenez à coder, laissez tomber le latin et le grec, ça ne sert à rien… Il semblerait bien que les humanités reviennent en force !

8 juin 2026
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Deux morts et une résurrection  Plus de Platon, moins de Python

Lisez cette phrase : quelqu'un l'a pensée.

Lisez la suivante — il se peut que personne ne l'ait pensée, et que vous ne sachiez plus faire la différence.

C'est là, dans cet imperceptible vertige, que se joue l'événement le plus considérable de notre époque, et nous le traversons distraitement, entre deux courriels. Pour la première fois depuis que les hommes parlent, une langue se produit « sans personne dedans ». Des phrases justes, fluides et élégantes parfois, émises par rien qui veuille dire quoi que ce soit. Le langage a quitté la pensée.

Le signe qui n'avait jamais menti

Pendant toute l'histoire de l'espèce, un signe n'a jamais trompé : là où il y a du langage articulé, il y a un esprit derrière. C'est la plus vieille de nos certitudes, plus ancienne que l'écriture, antérieure à toute philosophie. Une phrase bien formée était la trace garantie d'une intention de signifier. On pouvait mentir avec le langage ; on ne pouvait pas avoir du langage sans quelqu'un pour le vouloir.

Ce signe vient de se briser. Et il s'est rompu non par un accident trivial, mais par une savante construction.

La machine.

Elle qui parle ne pense pas ses phrases : elle les calcule. Elle estime, mot après mot, ce qui a le plus de chances de suivre (de survivre, presque) — non pas ce qui est vrai, ni ce qu'elle veut dire, car elle ne veut rien dire. Elle n'a pas de cela à transmettre. Le sens n'est plus en amont du texte ; il n'apparaît qu'en aval, dans notre tête de lecteur, par un effet de ricochet. Et c’est ainsi que nous prenons pour de la pensée ce qui n'est qu'une probabilité élevée.

Qu'on m'entende bien : je ne dis pas que les machines sont « bêtes ». Elles sont, à leur manière, prodigieuses. Je dis quelque chose de plus précis et de plus froid — qu'il y a, pour la première fois, du langage sans intention de signifier. Une parole sans sujet parlant.

J’entends les voix de mes ingénieurs préférés, haïsseurs des lettres classiques et modernes, me hurler :

« Ce n'est pas nouveau ! »

Et il faut bien les prendre au sérieux. Certes, l'écriture, dira-t-on, avait déjà séparé le langage de la présence vivante. Platon le savait : dans le Phèdre, Socrate (via le roi Thamous) reprochait au texte écrit d'être un orphelin, de rouler de main en main, de dire la même chose à tous et de ne pouvoir se défendre quand on l'interroge. Le livre parlait déjà en l'absence de son auteur. Alors c’est vrai… où serait la nouveauté ?

La voici. « L'orphelin » chez Platon avait bien un père. Un être humain, un jour, avait voulu dire cela. Le texte survivait à son géniteur, même s’il prenait son envol, livré à l’interprétation des lecteurs. La rupture d'aujourd'hui est d'une autre nature : ce n'est pas la séparation du langage et de son auteur, c'est la génération d'un langage qui n'a jamais eu de père. Un orphelin sans géniteur. Une parole qui ne descend de personne.

D'où vient-elle, alors ? D'un immense sédiment. Des milliards de phrases écrites par des vivants et des morts, broyées, éclatées en tokens puis réassemblées. Ce que la machine restitue n'est pas une pensée : c'est le fossile de millions de pensées éteintes, dont aucune n'habite plus le texte qu'elle a contribué à former. Une bibliothèque qui se serait mise à parler toute seule, sans qu'aucun de ses auteurs soit encore là pour répondre.

Le moulin de Leibniz

En 1714, Leibniz, peu apprécié pour la science-fiction, avait imaginé l’ancêtre de l’intelligence artificielle.

Imaginez, écrit-il, qu'on agrandisse une machine pensante jusqu'à pouvoir s'y promener comme dans un moulin. On y verrait des pièces qui en poussent d'autres — des rouages, des leviers, des engrenages. Mais on n'y trouverait jamais, nulle part, ce qui perçoit, ce qui sent, ce qui veut dire. On chercherait la pensée dans la mécanique, et l'on ne tomberait que sur de la mécanique.

Entrez dans la machine qui écrit aujourd'hui : promenez-vous dans le moulin. Vous y trouverez des nombres qui en appellent d'autres, des poids, des fréquences, d'immenses tables de probabilité. Vous n'y trouverez aucun lieu où quelque chose veuille dire quelque chose. Le moulin moud admirablement. Il ne pense pas.

L'ironie est que Leibniz lui-même avait rêvé une langue parfaite, une characteristica universalis où penser reviendrait à calculer — « calculons ! », disait-il, pour régler nos désaccords comme des opérations. La machine a réalisé son rêve et l'a retourné comme un gant. Le calcul produit enfin et en effet du langage. Mais au lieu de la transparence rationnelle qu'il appelait de ses vœux, il produit une opacité inédite : une parole impeccable derrière laquelle il n'y a, littéralement, personne qui parle.

Qui signe ?

Reste la question que personne n'ose poser parce qu'elle nous met en cause. Si la machine n'est pas l'auteur — et le droit américain (U.S. Copyright Office, « Copyright and Artificial Intelligence, Part 2: Copyrightability », 29 janvier 2025.) le confirmait il y a un an, refusant toute propriété sur un texte purement généré, refusant de faire de celui qui tape le « prompt » l'auteur de ce qui en sort — alors qui signe ?

Le mot auteur vient du latin augere : augmenter, faire croître, et de là l’auctoritas, l'autorité. L'auteur, originellement, n'est pas celui qui produit des signes — c'est celui qui se porte garant, qui augmente le réel d'une chose dont il répond. Or on ne peut répondre que de ce qu'on a écrit et (re)lu. Celui qui commande une page à un robot et la signe sans savoir lire entre ses lignes ne l'a pas écrite : il l'a déclenchée. Il a un nom au bas du texte et aucune voix dedans. Il s'en est déconnecté au moment même où il croyait se l'approprier. Il la propulse dans le réel au lieu de l’enfanter après gestation.

Et c'est ici la conséquence la plus grave, bien au-delà du droit d'auteur. Lire entre les lignes n'est pas un raffinement de lettré : c'est la condition pour pouvoir répondre de ce qu'on met sous son nom. Qui ne sait plus lire ne signe plus rien — il ratifie. Le texte circule sous son patronage en disant des choses dont il ne répond pas, qu'il n'a parfois même pas comprises.

La mort de l'auteur a tué le lecteur

En 1968, Barthes proclamait la mort de l'auteur. Nourri d’un noble marxisme, il voulait libérer le texte du dictateur qui l'avait écrit, et rendre le lecteur souverain : que le sens naquît enfin de la lecture, et non de l'intention d'un maître-dominateur.

Les machines ont réalisé sa prophétie — exactement à l'envers. Nous avons bien obtenu le texte sans auteur dont il rêvait. Mais le lecteur souverain qui devait en hériter ne s'est pas présenté au rendez-vous. À sa place nous avons vu arriver un lecteur démissionnaire, qui survole, fait confiance, ratifie et passe. La mort de l'auteur n'a pas couronné le lecteur. Elle a accouché de sa mort.

Voilà ce que nous risquons de perdre, et ce n'est pas la langue — la langue, la machine la produit à flots. C'est la seule chose qu'elle ne produira jamais : quelqu'un qui veut dire, en face de quelqu'un qui sait lire.

Et c'est ici que tout se retourne. Pendant un demi-siècle, on a rangé les humanités au rayon des agréments : le latin, le grec, la philosophie, l'art de lire un texte et d'en peser les silences — des ornements pour esprits oisifs, pendant que l'avenir sérieux, lui, se conjuguait en mathématiques et en lignes de code. Or voici que la machine calcule et programme désormais mieux que nous, et qu'il ne nous reste véritablement qu'une chose : savoir lire. Ces vieux gestes lettrés qu'on croyait passés de mode — débusquer ce qu'un texte dit sans le dire, comprendre ce qui est écrit, répondre de ce qu'on signe — deviennent la dernière compétence qui ne se délègue pas. L'horizon qu'on tenait pour dépassé est le seul qui reste ouvert. Tout s'est inversé.

Un texte qu'on ne sait pas lire ne peut se posséder : il nous possède.

Réapprendre à lire — lentement, entre les lignes — est devenu le geste le plus moderne du monde : la seule résurrection que ce siècle n'avait pas vue venir.


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