Pédagogie & Méthodes

Le mythe d'Orphée

Exploration du mythe d'Orphée.
Gwen Dubois
31 décembre 2024
5 min de lecture
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Le mythe d'Orphée

Dans cette nouvelle série, il s'agit de comprendre comment les mythes qui habitent et constituent la littérature en particulier, et l'art en général, font partie de nos vies, tels une séquence d'ADN.

En octobre, nous nous sommes attardés sur la mort d'Eurydice et avons tenté de répondre à la question mystérieuse restée sans réponse depuis les Anciens : pourquoi diable Orphée après des efforts surhumains, commet-il la seule erreur qu'il ne devait pas commettre ? Pourquoi n'est-il pas capable d'attendre quelques secondes de plus avant de se retourner pour contempler (respicere) son amour ?

Notre réponse alors :

« La Mort d'Eurydice est contenue dans l'Amor d'Orphée».

Nos ancêtres avaient bien compris que la force créatrice grâce à laquelle nous tous respirons ne peut être rationalisée. Orphée, comme guide. Orphée comme allégorie. Pour accepter la folie d'Amour. Et il est encore plus fou de penser pouvoir contrôler cette puissance.

Cependant, Orphée, ironiquement, n'acceptera jamais la réalité et – sans véritablement sombrer dans la folie – finira par mourir d'amour.

Aujourd'hui, aux ides de novembre, place donc à la mort d'Orphée et son « complexe ».

Suite du récit mythologique : Orphée se retourne. Eurydice est enveloppée soudain d'une nuit immense et tend ses paumes impuissantes (« invalidas palmas ») vers son amant, en vain. Elle disparaît. Et lui désireux de lui dire tant de choses (« multa volentem dicere »), plus jamais par la suite il ne la vit (« nequiquam praetera vidit »). Mais au lieu d'aller voir son psy et ou de surfer sur insta pour emprunter à un guru du moment une technique imparable pour se débarrasser de son chagrin, il pleure. Il pleure. Et pendant sept mois entiers (« Septem totos mensis »), il pleure. Virgile ajoute : aucun amour (« nulla venus ») ne fléchit son âme (« flexere animam »). Il continue à pleurer Eurydice et à chanter son nom. Quelle plus belle preuve d'amour ? Mais cela n'est pas du goût de tout le monde. Les femmes Cicones, jalouses, le déchiquètent, le lacèrent et jettent ses membres dans les campagnes. Orphée décapité, l'amour sort encore de sa bouche de chamane. Sa tête s'en va seule, flottant sur le fleuve de l'Hèbre…

« Eurydicen uox ipsa et frigida lingua ah miseram Eurydicen ! anima fugiente uocabat »

« La voix elle-même et la langue devenue froide appelait Eurydice, la malheureuse Eurydice, alors que son âme (Orphée) s'échappait.»

Question : Que signifie la lacération d'Orphée par les Cicones (le peuple dont Orphée est le roi) ? Ne s'agissait-il pas d'un châtiment que seul un crime pouvait justifier ? Quel peuple (qui plus est le sien) serait-il suffisamment jaloux pour mettre à mort de manière aussi cruel un homme (inconsolable) qui pleure sur la disparition (tragique) de son épouse ? Que signifie vraiment cette invraisemblable décapitation ?

Revenons au texte latin : vox ipsa et frigida lingua vocabat. Vox, c'est « la voix », mais c'est aussi en latin « le mot, la parole ». Virgile joue sur le seul mot que la bouche d'Orphée continue à lancer dans les airs : « Eurydice ». Lingua frigida, la langue gagnée par la froideur, comme le dernier instrument de musique dont dispose le poète. Orphée mort, son corps chante encore l'être aimé.

Il fallait décapiter Orphée pour apporter la preuve que l'amour est ce souffle immatériel qui se loge en nous, qui nous préexiste et qui nous survit.

Il fallait trancher la tête du plus célèbre de tous les poètes pour démontrer que la poésie est cette activité sacrée qui nous connecte nous les humains, et qui nous « génère ». Singulièrement, l'amour d'Eurydice et d'Orphée est un amour stérile. Sans descendance ni postérité.

Il fallait « la tête arrachée à sa nuque de marbre » pour comprendre la véritable signification de l'ultime appel (vocare) d'Orphée :

Mourir, c'est pénétrer dans un nouveau royaume où je ne suis plus certain de (re)trouver la personne aimée.

Vivre, c'est chercher l'Autre disparu, invisible, absent, qui est pourtant là.

Aimer, c'est tracer (au sens de track et de dessiner) cette Altérité pour que, une fois séparés, il n'y ait plus qu'à suivre les traces. Dans un mouvement de re-connaissance. Les enfants confèrent à cet amour à la fois sa dimension éternelle (ni début ni fin) et sa reconnaissance : car cet Autre perdu, c'est tout en même temps, mes ancêtres qui vivent en moi, que celui que j'ai re-trouvé pour donner naissance à mes enfants.

Ou les chants poétiques (carmina en latin, que l'on peut traduire comme des chants religieux et sacrés), dans le cas d'Eurydice et Orphée.

C'est dans ce sens que Platon, dans Le Banquet, rapporte les paroles d'Aristophane selon lequel, pour le dire de manière triviale, « chacun cherche sa moitié ».

C'est aussi dans cette mesure que l'on comprend l'incroyable postérité de l'orphisme, cette religion à mystères dont le but était de faire sortir l'âme d'un cycle de réincarnations interminable. Et dont les néoplatoniciens furent friands.

Alors, le « complexe d'Orphée » dans tout cela ? Le complexe d'Orphée c'est la croyance que le langage humain, par ses charmes et sa puissance, pourrait l'emporter sur toutes les autres forces invisibles. Car, même si les chants poétiques et la musique sont in-visibles, l'erreur d'Orphée est de survaloriser le verbe sur le geste. Ressusciter Eurydice ne fait pas partie des vertus des mots. Et il lui aura suffit d'un seul regard pour la perdre.

Mon Royaume pour un regard, pourriez-vous répondre.

Car le dernier regard d'Orphée jeté sur Eurydice vaut certainement tous les hymnes de l'histoire humaine.

Ainsi, si la mort d'Orphée nous enseigne à estimer la littérature (poésie ποιειν) à sa juste valeur, son « complexe » nous met en garde envers l'aveuglement qu'elle peut provoquer sur nos esprits. Comme je l'avais écrit il y a presque vingt ans déjà dans le Manifeste du philosophe-voyou : toujours mettre les actes avant les mots.

par Olivier Saint-Vincent

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