Pédagogie & Méthodes

Le mythe de Narcisse

Exploration du mythe de Narcisse.
Gwen Dubois
13 décembre 2024
5 min de lecture
12 vues
Le mythe de Narcisse

« Notre époque n'a jamais été aussi narcissique ».

Et il n'y a rien à redire à ce constat. Que ce soit dans notre vie personnelle ou dans nos vies professionnelles, les outils que nous utilisons nous renvoient sans cesse notre propre image. Et, il est possible, à l'heure où j'écris, de passer toute la journée en sa propre compagnie, observé et observant les tribulations de son propre portrait – ses émotions, expressions et physionomies. Zoom, conscient du problème, ajouta l'option « hide self view » en 2018… mais il faut avouer qu'il est bien difficile de renoncer à se contempler : après tout, ne dois-je pas rester maître des messages infra-verbaux que mon visage diffuse sans relâche à mes congénères ?

Le miroir, cet objet si cher au Baroque (et qui triomphe sous le pinceau de Velasquez dans Les Ménines (1656)) est devenu une partie de nous. Et si Socrate développe l'analogie de l'œil comme miroir de l'âme lors d'un échange avec Alcibiade sur la connaissance de soi, plus personne ne cherche vraiment à lire son âme dans ses propres yeux sur WhatsApp ou FaceTime… on cherche plutôt à y lire ce que les autres peuvent penser de nous… et réciproquement.

Or, si les temps sont narcissiques, il est donc grand temps de rappeler Narcisse. Et de juger sur pièces : qu'a donc fait ce héros grec pour mériter d'être transformé par les psychanalystes de tous bords (Freud en premier chef, 1914) en une pathologie ? Tomber amoureux de soi-même au point d'en mourir… Et si s'aimer soi-même n'était-il pas un crime après tout ?

Retour/recours au mythe : Ovide, dans sa grande entreprise philosophico-poétique, Les Métamorphoses, au livre III, nous donne sa version des faits. Narcisse, fils de dieu, est un chasseur d'une grande beauté (« forma »). Il repousse les avances de tous les prétendant(e)s ivre de sa fierté. Jusqu'au moment fatal où il croise le chemin d'Écho, la nymphe réduite au demi-silence par Junon. C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase : Rhamnusie (la déesse de la Vengeance) arrive à la rescousse :

« Qu'il lui soit ainsi donné de s'aimer lui-même, sans qu'il ne puisse jamais être aimé ! »

Telle est la malédiction jetée sur l'un des plus beaux visages de l'histoire de la civilisation occidentale. La suite est tragique. Narcisse dépérit d'amour pour lui-même, passant le plus clair de son temps à se contempler dans une source/fontaine (« fons ») près du Mont Hélicon.

« Combien de baisers enflammés donna-t-il à l'onde trompeuse. »

Sa mort fait souvent l'objet d'un malentendu : on imagine Narcisse tellement imbu de lui-même qu'il se serait noyé, pour avoir voulu s'unir à son amant. Il n'en est rien. Narcisse meurt du savoir de lui-même. Désespéré il déchire sa tunique et se donne des coups au cœur. Et soudain, dans l'intervalle d'un instant, il aperçoit le sang couler sur son poitrail. C'est alors, nous dit Ovide, que sa beauté disparaît, se fane et s'envole. Narcisse laisse retomber sur le gazon sa tête languissante et disparaît.

« à sa place les Nymphes ne trouvèrent qu'une fleur d'or de feuilles d'albâtre couronnée »

Qu'on appelle narcisse, encore aujourd'hui.

Et voilà l'immense injustice.

De Narcisse, on a oublié la fleur.

Pour ne retenir que les noires nuées de la vengeance, du sortilège et de l'amour propre. Car Narcisse, c'est la victime. Ce n'est pas le bourreau : il est le jouet de la vengeance des dieux.

L'unique erreur de Narcisse est de se contenter de lui-même tant qu'il n'a pas rencontré l'âme sœur. Narcisse, c'est cet être héroïque, dont la blancheur dit toute la pureté. Narcisse, qui repousse les plus belles nymphes, car elles ne lui plaisent pas. Narcisse, cet anti-donjuan, qui préfère la solitude dans la beauté de la nature à la compagnie dans la laideur d'une civilisation placée sous le signe de la reproduction.

Car l'unique reproche que l'on peut faire à Narcisse est le suivant : le héros est prêt à se priver de descendance pour rester vrai. Narcisse met en suspens la Famille – dans l'attente de l'Autre. Insupportable pour une toute civilisation dont la pérennité repose sur la reproduction des tribus et des clans.

Enfin, son unique faute est celle de placer son amour au delà de sa propre vie. « La mort n'est pas lourde pour moi », s'exclame-t-il. En mettant un terme à sa vie, Narcisse fait la démonstration que la Force invisible qui gouverne aux humains ici-bas est aussi aveugle. Qu'aimer/que s'aimer, c'est honorer cette force. Au prix de la vie elle-même. D'ailleurs ne s'agit-il pas là de l'essence de tout le système religieux antique ?

Le sacrifice pour apaiser et honorer les dieux.

Le sacrifice pour apaiser et honorer la Force.

Les Grecs avaient trois mots pour dire le sommeil : ὕπνος (hýpnos), κῶμα (kôma), νάρκη (narkê). Le dernier dit l'engourdissement et la torpeur. Ce narkê, c'est cette torpeur que ressent Narcisse lorsqu'il comprend. Ce savoir-léthargie. Cette re-connaissance comme fin. Et qui nous permet à nous tous, qui ne sommes pas des héros, de supporter la vie. Narcisse, lui, refusa tout net. Voilà son héroïsme.

Notre société est narcissique, vive Narcisse !

Par Olivier Saint-Vincent

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