Pédagogie & Méthodes

100 livres avant de mourir - Le XVIIème siècle (4/8)

On ne nous a jamais dit la vérité sur le Grand Siècle. À l'école, on nous l'a vendu comme un musée : Racine en marbre, Molière en plâtre, Pascal en bronze. Du classicisme bien rangé, bien ennuyeux, bien mort. Mensonge. Le XVIIème, c'est le siècle où la France naît. Où la noblesse, qui rugissait encore comme une bête sauvage cent ans plus tôt, apprend à parler - et en apprenant à parler, apprend à être. Où Descartes manie l'épée et la métaphysique dans la même main. Où La Rochefoucauld combat à la Fronde et cisèle ses Maximes dans le salon de Madame de Sablé. Où un évêque écrit des histoires d'horreur pour convertir les âmes par le sang. C'est le siècle de Versailles - mais aussi du Palatinat brûlé. Le siècle de Phèdre - mais aussi des Contes grivois de La Fontaine. Le siècle de la galanterie - mais aussi de l'esprit gaulois qu'on se passe sous le manteau. 13 livres pour comprendre comment la France est devenue la France. 13 livres pour mesurer le prix qu'elle a payé. 13 livres qui prouvent qu'aimer, penser, écrire - c'est toujours prendre des risques. Lecture : 8 minutes. Effet : durable.

Olivier Saint-Vincent· DirecteurAcadémique
8 mai 2026
19 min de lecture
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100 livres avant de mourir - Le XVIIème siècle (4/8)

Le XVIIème siècle, la naissance.

Pas seulement d'une littérature mais d'une identité. La France ex-iste enfin : elle sort d'elle-même, elle s'impose. 

Avant, elle balbutiait en patois. Maintenant, elle parle. Richelieu fonde l'Académie en 1635. Vaugelas fixe la langue. Les dictionnaires paraissent. On ne dit plus sans penser - on dit bien. La langue devient un territoire à conquérir, à cartographier, à défendre.


Et c'est par la langue que la noblesse trouve son âme.


Au XVIème, le gentilhomme rugissait encore. Il se battait bien, il chassait mieux, mais il parlait comme une bête sauvage. Mâchoire serrée, vocabulaire de garnison, manières de soudard. 40 mots de vocabulaire. Le château était une forteresse, pas un salon. On y mangeait avec les doigts.

Le XVIIème change tout. Le gentilhomme apprend à parler - et en apprenant à parler, il apprend à être. Guerrier et philosophe, escrimeur et lettré, capable de pourfendre un homme à l'aube et de citer Sénèque au dîner. Descartes en est l'incarnation parfaite : militaire engagé, mathématicien, métaphysicien. La Rochefoucauld manie l'épée à la Fronde et la maxime au salon. Cyrano se bat cent fois et écrit Les États et Empires. C'est l'âge d'or de la noblesse française : un instant fragile où le sabre et la plume tiennent ensemble dans la même main.

La Fronde (1648-1653) est le symbole tragique de ce moment. Dernière révolte armée des grands seigneurs contre le pouvoir royal, dernier sursaut d'une aristocratie qui pense encore qu'elle peut commander à la France. Louis XIV ne l'oubliera jamais. Versailles sera sa réponse : une cage dorée où il dressera la noblesse à danser le menuet plutôt qu'à lever les armées.

La table aussi devient un art. La Varenne publie Le Cuisinier françois en 1651 : naissance de la gastronomie nationale. Adieu les épices médiévales qui masquent tout, bonjour les sauces qui révèlent. On invente le beurre blanc, la béchamel, le champagne (Dom Pérignon, vers 1670). Manger devient un acte de civilisation. La France se met à table - et elle y restera trois siècles.

Louis XIV regarde l'Espagne. Il veut son Siècle d'or. Il prend l'infante, il rêve des terres, il capte les musiciens (Luis de Briceño jouait déjà à la cour de son père). Mais il fait mieux : il crée son propre Soleil. Versailles n'imite pas l'Escurial - il l'écrase.

Et l'écraser a un prix. On l'oublie trop souvent : le Roi-Soleil règne dans le sang. Guerre de Dévolution. Guerre de Hollande. Guerre de la Ligue d'Augsbourg. Guerre de Succession d'Espagne. Plus de quarante ans de campagnes, le Palatinat ravagé en 1689, des villages brûlés méthodiquement, des populations affamées par des hivers de famine. Derrière la perfection des alexandrins, il y a la cendre. Derrière le menuet, il y a le canon. La France impose son goût à l'Europe, mais elle l'impose aussi par la baïonnette.


Deux courants contradictoires traversent le siècle :


  • L'amour courtois, la galanterie, le raffinement des salons.

  • L'esprit gaulois, la grivoiserie, les Contes de La Fontaine qu'on lit en riant sous le manteau.


Mais derrière les deux, la même conviction : l'amour est ce qui nous dépasse. La Rochefoucauld et la marquise de Sablé l'ont écrit mieux que personne : « Il y a une espèce d'amour dont l'excès empêche la jalousie. » L'amour véritable, le grand, celui qui mérite le nom, n'est ni calcul ni inquiétude. Il est évidence. Il est ce qui s'impose sans qu'on l'ait choisi - comme le philtre dans Tristan, comme le coup de foudre de la princesse de Clèves pour Nemours, comme la passion qui foudroie Phèdre.

Et leur propre histoire en est la preuve éclatante. Madeleine de Souvré, marquise de Sablé, a vingt ans de plus que François de La Rochefoucauld. Elle tient salon rue Saint-Honoré, puis à Port-Royal. Pendant trente ans, ils s'écrivent, se voient, se relisent. Les Maximes naissent chez elle, dans un jeu mondain où chacun frappe des sentences que l'autre corrige. Elle écrit les siennes, il écrit les siennes, ils se les renvoient, se les arrachent, se les peaufinent. Une œuvre à quatre mains, presque. Et voilà le paradoxe magnifique : deux êtres qui passent leur vie à écrire qu'il n'y a pas d'amour vrai - et qui s'aiment d'un amour absolu. Pas charnel. Pas conjugal. Quelque chose de plus rare : l'amour des âmes qui pensent ensemble. La preuve vivante que leurs maximes les plus dures n'épuisent pas la vérité de l'amour - elles en sont seulement la garde, le bouclier, la protection contre les illusions du monde.

Le XVIIème ne moque pas l'amour : il le re-connaît. Il sait que les vrais amants ne se battent pas contre leur sentiment - ils s'inclinent devant lui. C'est la grandeur de ce siècle : avoir compris que l'amour n'est pas un choix, mais un destin. 

Voilà pourquoi le XVIIème nous parle encore. C'est un siècle où la pensée se vit l'épée à la main, où philosopher veut dire prendre des risques. Via, la voie, le chemin - le philosophe sur les routes plutôt que dans la bibliothèque. Descartes, mousquetaire de la pensée, en ancêtre prédestiné. 


Au XVIIème siècle, la France devient la France, celle que revendique OFA Lycée.

1. François de Rosset – Les Histoires tragiques de notre temps (1614)

Histoires tragiques : de Rosset ...

L'inventeur du fait divers à la française. Et personne ne s'en souvient.

Rosset, gentilhomme provençal, publie en 1614 vingt-trois histoires vraies tirées des chroniques judiciaires de son temps. Meurtres, infanticides, sorcellerie, parricides, vengeances. Tout est sanglant. Tout est vrai.

Le succès est foudroyant. Réédité quarante fois en cent ans. Traduit dans toute l'Europe. Lu du laquais à la marquise. Le best-seller absolu du XVIIème français.

Mais Rosset n'écrit pas pour amuser. Il écrit pour convertir. Catholique fervent, en pleine Contre-Réforme, il a compris ce que les jésuites, le Bernin, Caravage avaient compris avant lui : pour ramener les âmes à Dieu, il faut leur faire peur. Vraiment peur. Pas avec des sermons abstraits sur l'enfer - avec des meurtres, des viols, des incestes, de la damnation concrète. C'est dans le sang que les hommes voient Dieu.

Il invente la formule qui traversera les siècles : crime + détail réaliste + châtiment terrible. Le crime fait lire. Le détail rend vrai. Le châtiment ramène à l'ordre divin. Les canards sanglants du XVIIIème reprennent la recette. Le Petit Journal la systématise au XIXème. Truman Capote, avec De sang-froid, marche dans ses pas sans le savoir.

Précurseur du roman noir. Précurseur de Sade par contraste exact. Et témoin d'une vérité oubliée : le sacré et l'horreur sont les deux faces de la même pièce.


2. Madame de Lafayette – La Princesse de Clèves (1678)

Madame De Lafayette: 9782070414437 ...

Le premier roman moderne. Tout est là.

Une jeune femme mariée à un homme bon qu'elle n'aime pas. Elle rencontre Nemours. Coup de foudre. La passion pure, totale, dévastatrice - exactement celle que reconnaît le XVIIème comme un destin.

Mais voilà : elle ne cède pas.

Pas par froideur. Pas par calcul. Par grandeur. Elle aime Nemours absolument - et c'est précisément pour cela qu'elle refuse de le posséder. Elle sait que la possession tue le sentiment, que le mariage transformerait Nemours en mari distrait, qu'il faut sacrifier le bonheur pour préserver l'amour.

Et puis il y a la fameuse scène : elle avoue tout à son mari. Aveu inouï dans la littérature. Elle ne lui dit pas qu'elle l'a trompé - elle lui dit qu'elle pourrait. La transparence comme arme contre la tentation.

Mme de Lafayette invente l'analyse psychologique. Pas un événement extérieur dans ce roman - tout se passe dans les têtes, les hésitations, les regards échangés au bal du Louvre. Trois cents ans avant Proust, le roman français sait déjà que la vraie aventure est intérieure.

À lire pour comprendre qu'aimer vraiment, parfois, c'est renoncer.


3. Madame de Lafayette – La Comtesse de Tende (vers 1675, publié 1724)

La Princesse de Montpensier / La ...

La sœur noire de La Princesse de Clèves.

Même auteur. Même thème. Mais cette fois, l'héroïne cède. Et l'enfer s'ouvre.

La comtesse de Tende, mariée sans amour, tombe folle du chevalier de Navarre. Elle se donne. Elle tombe enceinte. Le chevalier meurt à la guerre avant qu'elle puisse fuir avec lui. Elle reste seule, enceinte d'un mort, mariée à un homme qui n'est pas le père.

Que faire ? Elle écrit à son mari. Elle avoue tout. Elle accouche en secret. Elle meurt de chagrin.

Là où la princesse de Clèves résiste et survit (à peine), la comtesse de Tende cède et meurt. Mme de Lafayette écrit deux fois la même histoire - et nous montre les deux versants. Le sacrifice, ou la chute.

Nouvelle d'une brièveté foudroyante. Soixante pages. Pas une de trop. La modernité absolue : Lafayette ose ce que Stendhal, Flaubert, Tolstoï oseront deux siècles plus tard - la femme adultère qui meurt de sa passion.

À lire pour mesurer le prix exact que le XVIIème mettait sur la passion : la vie.


4. Paul Scarron – Le Roman comique (1651-1657)

Paul Scarron - Wikipedia

Le contrepoint absolu du classicisme.

Pendant que Racine cisèle ses alexandrins, Scarron écrit un roman débraillé, hilarant, picaresque. Une troupe de comédiens ambulants traverse le Maine en charrette brinquebalante. Bagarres, tromperies, déguisements, amours croisées, gifles, chutes dans la boue.

Scarron lui-même est un infirme génial. Paralysé, recroquevillé sur sa chaise, il dicte ses livres en hurlant de rire. Il épouse la jeune Françoise d'Aubigné - future Madame de Maintenon, future épouse secrète de Louis XIV. Ironie totale : la veuve du burlesque finit dans le lit du Roi-Soleil.

Le génie de Scarron : refuser la solennité. Pendant que la France officielle se construit en marbre, lui peint la France des routes, des auberges, des pauvres comédiens qui crèvent de faim. C'est l'autre vérité du siècle - celle qu'on oublie dans les manuels.

Pas un roman parfait. Inachevé, débraillé, parfois lourd. Mais d'une vitalité qui défie trois cents ans plus tard. Le rire français y trouve sa source moderne.

À lire pour se rappeler que le Grand Siècle riait fort, et grossièrement.


5. Cyrano de Bergerac – Les États et Empires de la Lune et du Soleil (1657-1662)

Savinien de Cyrano de Bergerac - Decitre

Le premier voyage spatial de la littérature française.

Cyrano - le vrai, pas celui de Rostand - construit une fusée à fioles de rosée pour aller sur la Lune. Il y rencontre des oiseaux philosophes qui le jugent pour anthropocentrisme. Il visite ensuite le Soleil où il dialogue avec un peuple d'arbres pensants.

Sous la fantaisie : une bombe philosophique.

Cyrano est libertin, athée, matérialiste. Il croit aux atomes d'Épicure, à l'infinité des mondes de Bruno, à la relativité totale des morales. Sur la Lune, il est le sauvage qu'on exhibe en cage. Le renversement est total : nos certitudes ne valent rien dès qu'on change de planète.

Trois cents ans avant la science-fiction, Cyrano invente le procédé central du genre : utiliser l'ailleurs pour critiquer l'ici. Swift le copiera avec Gulliver. Voltaire avec Micromégas. Tous ont lu Cyrano.

Et puis il y a la liberté du ton. Cyrano se moque de tout : de la religion, de la noblesse, de la médecine, du mariage. Il écrit en cachette - publié à titre posthume, expurgé. Il faudra attendre 1921 pour avoir le texte intégral.

À lire pour comprendre que la libre pensée française n'a pas commencé avec Voltaire. Elle naît dans l'ombre, sous Louis XIV, dans des manuscrits qu'on se passe sous le manteau.


6. Pierre Corneille – Cinna (1641)

Cinna by Pierre Corneille | Goodreads

La tragédie du pardon politique.

Auguste, empereur de Rome, apprend qu'on complote contre lui. Cinna, son ami, son favori, est le chef du complot. Manipulé par Émilie, qui veut venger son père.

Auguste pourrait faire couler le sang. C'est ce qu'on attend de lui. C'est ce que la politique exige. Au lieu de quoi, il convoque les conjurés - et leur pardonne. Tous. Sans condition. Le geste est si grand qu'Émilie elle-même renonce à sa haine et devient fidèle.

Le dernier acte est l'un des sommets du théâtre français. « Soyons amis, Cinna. » Six syllabes qui changent le cours d'une vie.

Corneille montre ce que le pouvoir peut faire de plus haut : non pas écraser, mais élever. La clémence comme acte politique suprême. Plus efficace que la terreur. Plus durable que la vengeance. Une leçon que Louis XIV méditera - et appliquera, parfois, après la Fronde.

C'est la philosophie cornélienne dans son éclat : l'homme se construit par sa volonté. Auguste décide de pardonner. Il n'y était pas obligé. Et c'est précisément pour cela qu'il devient grand.

À lire en miroir de Phèdre, qui pense l'inverse exact : que rien ne se décide, que tout est donné d'avance.


7. Molière – Amphitryon (1668)

Amphitryon: Moliere: 9782038700985 ...

La pièce la plus troublante de Molière. Empruntée à Plaute, le latin. 

Jupiter veut coucher avec Alcmène, femme du général Amphitryon. Pour la séduire, il prend l'apparence du mari. Il passe la nuit avec elle. Le vrai Amphitryon rentre le lendemain - et trouve une femme qui jure l'avoir vu la veille, qui décrit leurs heures intimes, qui ne comprend pas pourquoi il fait semblant de ne pas s'en souvenir.

Le drame de l'identité volée.

Molière fait ici quelque chose de vertigineux. Sous la comédie mythologique, il pose une question terrible : qu'est-ce qui me prouve que je suis bien moi ? Qu'est-ce qui distingue l'original de la copie quand la copie est parfaite ? Et plus cruel : et si l'autre - le dieu, le roi, le rival - faisait mieux le mari que le mari lui-même ?

Tout le monde a vu l'allusion politique : Louis XIV, jeune Jupiter, multipliait les conquêtes - dont Madame de Montespan, mariée. Molière flatte le roi en lui offrant ce double mythologique. Mais il glisse aussi un poison : Jupiter est sublime, mais Amphitryon, humilié, est humain. Et c'est l'humain qui touche.

Dernière réplique de Sosie, le valet : « Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule. » Tout est dit. Le pouvoir habille ses violences en faveurs.

À lire pour voir que Molière n'est pas qu'un comique - c'est un métaphysicien qui se cache.


8. Jean Racine – Phèdre (1677)

PHEDRE: Racine, Jean, Picard, Raymond ...

Le sommet de la tragédie française. Personne n'ira plus loin.

Phèdre aime Hippolyte, le fils de son mari. Amour absolu, monstrueux, condamné. Elle lutte. Elle prie. Elle veut mourir. Elle se confie à sa nourrice Œnone - et la machine s'emballe. Hippolyte meurt déchiqueté par un monstre marin. Phèdre s'empoisonne. Tout le monde est détruit.

Racine ne juge pas Phèdre. Il la montre. Vénus la persécute. Sa famille porte la malédiction des dieux. Sa mère a aimé un taureau. Sa sœur, Ariane, a trahi par amour. Phèdre n'est pas coupable - elle est condamnée. Le premier vers qu'elle prononce le dit déjà : « N'allons pas plus avant, demeurons, chère Œnone. » Elle voudrait s'arrêter. Elle ne peut pas. Le destin avance pour elle.

Voilà la grande question racinienne : suis-je libre ? Et la réponse est terrible : non. Je suis traversée par des forces qui me dépassent. L'amour, le sang, les dieux, l'hérédité. Je ne fais que les vivre.

Tout ici est jansénisme transposé. Racine a été élevé à Port-Royal. Il connaît la doctrine de la grâce : on est sauvé ou damné avant même de naître. Phèdre est l'héroïne d'un Dieu qui aurait retiré sa grâce.

Et la langue… Vingt mille spectateurs depuis trois siècles n'ont jamais cessé de pleurer en l'entendant.

À lire pour comprendre ce qu'est la perfection française. Et pour mesurer son prix : l'aveu que nous ne nous appartenons pas.


9. René Descartes – Règles pour la direction de l'esprit (rédigées vers 1628, publiées 1701) - en latin. 

esprit eBook : Descartes ...

Le manuel secret de la pensée moderne.

Avant le Discours de la méthode, avant les Méditations, Descartes écrit ce texte technique - et l'abandonne. Vingt et une règles pour penser juste. Pas une métaphysique : une gymnastique mentale. Comment lire un problème, le décomposer, l'attaquer, le résoudre.

Pourquoi c'est essentiel ? Parce qu'on y voit Descartes avant Descartes. Le mathématicien militaire, l'escrimeur de la pensée, l'homme qui croit qu'on peut résoudre n'importe quoi si on s'y prend bien.

Sa conviction profonde : il existe une méthode universelle. Tous les problèmes sont solubles. Il suffit de procéder par ordre - du simple au complexe, de l'évidence à la déduction. La pensée comme escrime : feinte, attaque, parade, riposte.

C'est là que naît le rationalisme français. Pas dans les amphithéâtres - dans la chambre froide d'un soldat qui veut comprendre l'univers comme on démonte un mécanisme.

Texte court, sec, technique. Pas de littérature. Pas de poésie. Juste une volonté de fer : je ne céderai pas à l'obscurité

À lire pour saisir la racine du génie français : cette croyance folle que la raison peut tout - et que la clarté est une vertu morale.


10. Blaise Pascal – Pensées (publiées 1670)

Pascal - Pensées – La librairie

Le livre que Pascal n'a jamais fini d'écrire. Le plus grand de la littérature française.

Pascal meurt à 39 ans, laissant des liasses de notes. Des fragments. Des éclairs. Il préparait une Apologie de la religion chrétienne - les éditeurs en feront les Pensées. Œuvre brisée, inachevée, géniale précisément à cause de cela.

Tout est là. La condition humaine : « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. » Le divertissement : nous fuyons le silence parce qu'il nous renvoie à notre néant. Le pari : si Dieu existe, parier sur lui rapporte tout ; sinon, on ne perd rien. La grandeur et la misère : l'homme est immense parce qu'il sait qu'il est petit.

Pascal n'argumente pas comme un théologien. Il frappe. Chaque pensée est un coup. Une intuition fulgurante, une image qui transperce. « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. » Huit mots. Toute la modernité y est déjà : la conscience seule, perdue dans un univers vide.

Et le scandale : Pascal a tout pour être heureux selon le monde - génie scientifique, gloire, fortune. Il abandonne tout. Il choisit la nuit du 23 novembre 1654, où il sent Dieu présent, et coud le récit de cette nuit dans sa veste pour ne jamais l'oublier. Son Mémorial n'a été retrouvé qu'à sa mort.

À lire pour rencontrer un homme qui a vu plus loin que nous tous - et qui a choisi de se taire devant ce qu'il a vu.


11. François de La Rochefoucauld – Maximes (1665)

La Rochefoucauld ...

Cinq cents sentences. Cinq cents coups de poignard.

La Rochefoucauld a vécu la Fronde. Il a comploté. Il a été blessé d'une balle au visage qui l'a presque rendu aveugle. Il a aimé la duchesse de Longueville, il a été trahi, il a perdu. À cinquante ans, retiré dans son hôtel parisien, il écrit ce qu'il a appris.

La leçon est cruelle : tout ce qu'on prend pour de la vertu est de l'amour-propre déguisé. La générosité ? Du calcul. Le courage ? De la vanité. La pitié ? Du soulagement de ne pas être à la place du malheureux. « Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés. » Voilà l'épigraphe qui ouvre le livre - et qui le résume.

Mais attention : La Rochefoucauld n'est pas un cynique. Il est un honnête homme qui regarde la vérité en face. Comme un chirurgien. Sans plaisir à blesser, mais sans complaisance non plus.

Et il y a les exceptions. Au milieu du livre, soudain, des maximes lumineuses sur l'amour vrai, l'amitié, la grandeur d'âme. « Il y a une espèce d'amour dont l'excès empêche la jalousie. » Ces îlots de lumière n'annulent pas le pessimisme - ils le rendent plus précieux. La Rochefoucauld nous dit : oui, presque tout est faux ; mais le rare qui est vrai mérite qu'on traverse ce siècle pour le trouver.

À lire pour devenir adulte. Et pour découvrir que la lucidité n'exclut pas la tendresse.


12. Jacques Esprit – La Fausseté des vertus humaines (1678)

Jacques Esprit, La Fausseté des vertus ...

Le frère noir de La Rochefoucauld. Plus radical. Plus oublié.

Esprit a fréquenté le salon de Madame de Sablé en même temps que La Rochefoucauld. Ils se sont influencés. Mais Esprit pousse la logique jusqu'au bout que La Rochefoucauld n'osait pas franchir.

Là où La Rochefoucauld dit : les vertus humaines sont souvent des vices déguisés, Esprit affirme : toutes les vertus humaines sont des vices déguisés. Toutes. Sans exception. Deux gros volumes pour le démontrer, vertu par vertu, page après page.

La charité ? De l'orgueil chrétien. Le courage ? De la peur du déshonneur. L'humilité ? Le calcul de plaire. La fidélité ? La paresse de changer.

C'est insoutenable. C'est insolent. Et c'est cohérent : Esprit est janséniste. Il pense, comme Pascal, que l'homme sans Dieu n'est qu'un mécanisme d'amour-propre. Seule la grâce divine peut produire de la vraie vertu. Tout le reste est théâtre.

Pourquoi le lire aujourd'hui ? Parce que personne n'a poussé plus loin l'analyse de la mauvaise foi. Trois cents ans avant Sartre, Esprit décrit comment l'homme se ment à lui-même pour ne pas voir ce qu'il est. Nietzsche le lira. Cioran s'en nourrira.

À lire pour avoir touché le fond - et pour mesurer ce que coûte une vraie pensée libre.


13. La Fontaine – Contes et Nouvelles en vers (1665-1685)

Contes de La Fontaine - Livres d'art ...

L'autre La Fontaine. Celui qu'on ne lit plus à l'école.

À côté des Fables sages, La Fontaine écrit pendant vingt ans des Contes grivois. Histoires d'adultères, de moines paillards, de jeunes filles déniaisées, de maris cocus. Il y prend les sujets de Boccace, de l'Arioste, des fabliaux médiévaux - et les met en vers d'une élégance souveraine.

Le scandale fut tel qu'en 1675, la police saisit l'édition. L'Église fulmine. Bossuet tonne. La Fontaine refuse de se rétracter. Il continue.

Pourquoi ? Parce qu'il sait quelque chose que les dévots ne veulent pas voir : la France n'est pas que Versailles. Elle est aussi gauloise, paillarde, rieuse. L'esprit gaulois qui survit sous la galanterie. Rabelais qui survit sous Racine. La Fontaine est l'homme qui tient les deux bouts de la chaîne - le fabuliste moraliste et le conteur libertin.

Et la magie : il rend la grivoiserie élégante. Pas un mot vulgaire. Tout est suggéré, sous-entendu, contourné. « Le hasard fait bien les choses » - et le lecteur sourit, complice. La grivoiserie devient un art. Le rire devient esthétique.

À lire pour saisir le génie français dans son équilibre exact : la finesse au service du désir, la forme classique au service de la liberté.


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