Le mythe de Pygmalion

Dernier article de cette série sur les mythes où il s'agit de comprendre comment les mythes qui habitent et constituent la littérature en particulier, et l'art en général, font partie de nos vies, tels une séquence d'ADN.
En ce jour de Saint-Valentin, c'est avec Pygmalion que nous vous invitons à célébrer la fête de tous les amoureux de l'orbe terrestre. Le mois dernier, Echo nous avait permis de comprendre que :
« Le véritable langage de l'amour n'est ni dans l'invention ni dans l'artifice, mais dans cette capacité à devenir l'écho fidèle de ce que l'autre murmure. C'est peut-être là le plus beau des dons : offrir à l'être aimé non pas nos propres mots, mais la pure vibration des siens. »
La légende de la nymphe devenue voix désamorçait toutes les tentatives rhétoriques et esthétiques du discours amoureux, pour réduire ce dernier à une répétition, une vibration, une réverbération du « Je T'aime » venu de l'Autre. Mais alors, comment dépasser cette aporie ? Comment exprimer l'amour – autrement que par le langage nécessairement suspect d'artificialité ?
D'où le recours à Pygmalion. Mais Olivier, ne s'agit-il pas de ce sculpteur chypriote et célibataire qui désabusé de l'amour s'en remet à son propre art pour créer une statue qui incarne physiquement la femme de ses rêves ? Vieux mythe d'une société machiste et patriarcale… dont le Arnolphe de Molière ne serait qu'un avatar tristement comique : l'homme façonne la femme à son image pour obtenir d'elle la fidélité éternelle.
Revenons à Ovide, en ce dernier voyage au pays des mythes, et laissons L'Ecole des femmes à la comédie. C'est au livre X des Métamorphoses, au vers 243, que le poète pythagoricien entame son récit. Pygmalion, loin d'être un Don Juan ou un Arnolphe est un homme pur. C'est alors que par une technique admirable, il sculpte :
« Il sculpta l'ivoire et lui donna une beauté qu'aucune femme ne put jamais avoir à la naissance ; et il conçut un amour pour son œuvre »
La suite est déconcertante de simplicité et se termine fort bien. Pygmalion, pieux et honnête, adresse une prière sincère et timide à la déesse Vénus : « Dieux, si vous pouvez accorder toutes choses, je vous demande une épouse semblable à la mienne d'ivoire ». Et Vénus le comprend.
Pygmalion rentre chez lui. Et le miracle s'accomplit. L'ivoire devient chair. Des veines palpitent au contact de son toucher. La magie advient : « la jeune fille sent les baisers donnés ». Ils vécurent heureux et eurent beaucoup (deux) enfants !
Les mythes qui se terminent bien chez Ovide dans ses Métamorphoses sont bien rares. En ce jour de Saint-Valentin, au nom du poète, je vous demande quelques instants de clémence avant de condamner Pygmalion. D'accord, c'est un artiste. Il sculpte. Aujourd'hui comme au Ier siècle av JC, on préférerait un banquier ou un médecin. Mais ce n'est pas pour rien que Pygmalion est sculpteur. C'est un créateur. A la pensée, il oppose l'intuition sacrée. Aux calculs, les prières et les incantations.
C'est sa foi qui déplace la montagne. C'est sa foi qui transforme l'ivoire intraitable en blanche peau tendre et douce comme la soie. C'est sa foi qui donne vie à sa statue.
Je comprends qu'une lecture hâtive du mythe pousse à des conclusions fautives. Mais Pygmalion, c'est la démonstration que l'amour n'a pas besoin des mots. Pygmalion n'est pas pressé. Il attend. Il prie. Il aime. Il se tait. Il sculpte. Il espère. Il aime. Et lorsque Vénus exauce ses vœux, il n'en croit pas ses yeux. Stupéfait, il hésite à se réjouir. Il attend encore. Et c'est Galatée (nom de la statue dont la signification, Blanche comme le lait, ne sera jamais prononcé par Ovide) qui répond par son souffle, son sang, ses baisers et ses regards.
C'est là l'une des véritables leçons du mythe : l'amour naît de la foi dans l'Autre. Dans la confiance absolue et abyssale que l'Autre ressent ce même sentiment divin et surnaturel envers moi. Force et projection capables de métamorphoser le Réel. Pygmalion s'incarne dans Galatée et cette dernière, en ouvrant les yeux, se projette soudain dans Pygmalion. Son regard le façonne et le crée à son tour : « avec le ciel elle vit son amant ».
Cet amour n'est pas uniquement céleste. Ovide décrit certes un miracle divin, mais aussi l'instant où le fantasme et la chair se confondent dans l'étreinte. L'acte amoureux devient alors le moment où les corps incarnent le prolongement plastique de la foi. Dans cette fusion des chairs, chacun est à la fois sculpteur et matière de l'autre, modelant et étant modelé dans un même élan créateur. Dans une spirale éternelle dont seules les volutes d'ADN peuvent donner une idée, elles qui traversent les siècles et les générations.
Étrange malentendu. On a fait de Pygmalion un syndrome quasi psychiatrique de l'amoureux qui cherche dans l'Autre, lui-même, l'Amoureux amoureux de l'idée de l'amour et non de l'aimé. Mais on a oublié la lumière, on a oublié les lumina (les yeux lumineux) de Galatée.
Nous voici arrivés à la morale de la légende : quand les mots ne suffisent plus, quand l'écho même des paroles de l'Autre ne peut plus dire l'intensité du désir et de la foi, il reste ce langage premier du regard et du toucher. Dans ce dialogue silencieux entre la Main qui sculpte et la Chair qui s'éveille, dans cette danse muette des corps qui se découvrent, se dit la vérité de l'Amour. Car ce dernier n'est ni dans les mots ni dans leur écho, mais dans cette patiente sculpture du silence où l'Autre, enfin, peut ouvrir les yeux et nous regarder. Et réciproquement.
En ce jour de Vénus – vendredi 14 février 2025 – honorons donc la déesse.
Par Olivier Saint-Vincent
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