Le mythe d'Eurydice
Dans cette nouvelle série, il s'agit de comprendre comment les mythes qui habitent et constituent la littérature en particulier, et l'art en général, font partie de nos vies, tels une séquence d'ADN.
Aujourd'hui, nous allons nous pencher sur l'un des plus beaux mythes de la littérature : le mythe d'Eurydice et d'Orphée. L'un des plus célèbres également. Les adaptations artistiques sont innombrables. Dans les arts lyriques, on dénombre plus de soixante-dix opéras et ce serait le travail de toute une vie de recenser les centaines d'adaptations et variations sur cette histoire qui hante nos vies.
Rappel : Le héros Orphée (poète, chanteur et chamane de profession) se marie à Eurydice, divinité de la nature et des arbres. A peine unis… Eurydice est attaquée par le vilain Aristée et, s'échappant de ses griffes, meurt, mordue par un serpent. Orphée entreprend d'aller chercher la femme de sa vie, dans le royaume des Enfers. Il endort le gardien Cerbère par ses chants – ainsi que les Euménides (l'équivalent serait de rentrer à ADX Florence dans le Colorado en récitant Romeo and Juliet aux gardiens). Le voilà devant Hadès, le dieu des Enfers… Orphée plaide sa cause. Il veut repartir avec Eurydice. L'Amour et la Rhétorique font bon ménage. Hadès va céder. Perséphone, l'épouse du dieu, aide… mais à une condition : Eurydice marchera derrière Orphée et ce dernier ne pourra pas la regarder jusqu'à ce qu'elle soit sortie du royaume des Enfers…
Laissons la parole à Virgile au livre IV des Géorgiques v480 :
« Déjà, revenant sur ses pas, il avait échappé à tous les périls, et Eurydice lui étant rendue s'en venait aux souffles d'en haut en marchant derrière son mari (car telle était la loi fixée par Proserpine), quand un accès de démence subite s'empara de l'imprudent amant – démence bien pardonnable, si les Mânes savaient pardonner ! Il s'arrêta, et juste au moment où son Eurydice arrivait à la lumière, oubliant tout, hélas ! et vaincu dans son âme, il se tourna pour la regarder.»
Comme un bloc d'abîme. Une chute existentielle. Un éclair foudroyant en nous : pourquoi Orphée s'arrête-t-il pour se retourner ?! Comment peut-il donc oublier la seule chose qu'il ne peut pas oublier ? La raison pour laquelle il a accompli l'un des plus grands exploits dont rêvent les hommes et les femmes depuis la naissance de l'humanité : aller chercher dans l'Autre monde l'Autre moitié de leur cœur d'amour ! Ressusciter la Disparue. Remonter le Temps et Vivre l'invécu. Pour mourir ensemble.
Virgile évoque deux hypothèses : immemor (l'oubli) et victus animi (la fatigue – défait dans son âme). Mais ni l'oubli, ni la fatigue ne sont des explications satisfaisantes. On n'oublie pas ce genre de truc : se retourner pour regarder Eurydice = la tuer; puisque son exploit en est le résultat. Je ne peux pas me résoudre à croire que la morale du mythe serait une leçon sur la fatigue des héros : « les gars, accomplissez votre mission jusqu'au bout », variante de « ne vendez pas la peau de l'ours avant de l'avoir tué », ou bien « ne regardez pas votre amour avant de l'avoir sauvé ».
Par la suite, les commentateurs et les adaptateurs ont poursuivi dans le sens d'une lecture moralisante, plus proche des fables d'Esope que des fragments d'Héraclite : Orphée est impatient. Ne soyons pas impatients. Long haul. Soyez sereins. Car ce n'est pas l'impatience qui provoque la pause mortelle d'Orphée, lui le virtuose des silences dans la musique et la poésie : qui mieux que lui connaît les vertus de l'arrêt ? L'arrêt donne son sens à tout le corps d'un texte ou d'une partition musicale. La suspension. L'entracte. La pause comme pose.
Impossible impatience.
Impossible fatigue.
Impossible oubli.
Alors que cela signifie-t-il ? La réponse forcément explique l'extraordinaire et incroyable postérité du mythe dans les arts. Que s'est-il donc passé dans la tête d'Orphée – qui m'en apprend à moi, humain de 2024 sur les humains de 24 avant JC ? Dans une foudroyante synchronie.
Quelques vers plus haut, Virgile mentionne innocemment dementia cepit amantem (la folie s'empara de l'amoureux). Et voilà la vérité dérangeante qui obsède les artistes depuis Virgile : c'est par Folie d'Amour (pour le dire comme on l'eût dit au moyen-âge) qu'Orphée s'arrête et La regarde. C'est parce que c'est totalement incompréhensible pour les autres (qui ne sont pas amoureux d'Eurydice – même Aristée, le violenteur jaloux) qu'il accomplit cet acte fou. Mais cet acte n'est fou que pour un cerveau rationnel. Orphée est ivre d'Amour d'avoir retrouvé Eurydice. Il doit la regarder. C'est là son destin. Et il ne peut rien faire. S'il ne l'aimait pas, il ne serait pas descendu aux Enfers. S'il ne l'aimait pas, il n'aurait pas charmé le Cerbère. S'il ne l'aimait pas, il n'aurait pas convaincu Hadès et Perséphone. S'il ne l'aimait pas, il ne lui aurait pas donné sa vie à elle, Eurydice. Et s'il n'aimait pas, il ne se serait pas arrêté pour la contempler.
La Mort d'Eurydice est contenue dans l'Amor d'Orphée.
Cette vérité, plusieurs siècles après, est toujours difficile à accepter. Mais elle fait signe vers notre dimension divine : l'amour n'est-il pas le principe vital dont la mort est la fin… ou le début. Tout dépend depuis quel côté on regarde. Orphée, lui, a voulu regarder depuis les deux Côtés. Telle est sa folle et magnifique erreur.
P.S : Lorsque la lumière illumine Eurydice, telle le soleil, Orphée ne peut pas faire autrement que de la regarder.
Par Olivier Saint-Vincent.
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