Éloge des larmes - Réflexions sur L'Odyssée (2/5)
Dans L'Odyssée, les larmes d'Ulysse ne sont pas un signe de faiblesse, mais l'expression même de sa grandeur héroïque. Cette analyse audacieuse interroge la frontière artificielle entre pleurs masculins et féminins, proposant une lecture où la vulnérabilité unit les héros à leurs compagnes plutôt que de les en distinguer.

Réflexions sur L'Odyssée (2/5)
La nouvelle série critique littéraire d'OFA
Éloge des larmes.
« Que nous disent les pleurs d'Ulysse sur nous-mêmes, qui des siècles après lui pleurons sur les mêmes histoires que lui ? »
C'était par cette question que nous avions terminé nos premières réflexions. À la suite de cet article, mon frère jumeau Raphaël m'avait appelé pour me donner le titre d'un livre magnifique : Les Larmes d'Achille, sous-titré Le héros, la femme et la souffrance dans la poésie d'Homère, d'Hélène Monsacré. 1984. Nous avions quatre ans. De manière injustifiée et injustifiable, l'ouvrage m'avait échappé pendant toutes nos études classiques. Le remerciant, je me précipitai pour réparer ce manque(ment). La thèse de Monsacré : chez Homère, les héros ne pleurent pas malgré leur virilité, mais justement parce qu'ils sont des héros. Les larmes sont les sœurs du kleos. La gloire et la douleur sont les deux faces de la même médaille. S'ensuit une typologie des pleurs féminins et masculins. Les hommes ne pleureraient pas comme les femmes dans l'épopée homérique… Est-ce là la vérité ? On ne pourra jamais le savoir, puisqu'il s'agit d'une hypothèse universitaire. Mais cette idée me dérange.
Certes, il est satisfaisant pour l'esprit de diviser et classer. Il est plus compliqué d'unir et de joindre. Pourquoi ne pas soutenir que les héros chez Homère pleurent comme leurs femmes ? Que la souffrance qui les habite, quand elle devient tellement forte, déclenche ce trouble humide de la vue, cette angoisse viscérale de la voix, ce tremblement d'impuissance que nous appelons « pleurs », comme elle le ferait chez les femmes. Homère lui-même nous y autorise. Au chant VIII, quand Démodocos chante la prise de Troie, Ulysse fond en larmes, et le poète le compare à une femme qui se jette sur le corps de son mari tombé devant sa cité, pendant que les vainqueurs la frappent de leurs lances dans le dos pour l'emmener en esclavage (v. 521-531). Le vainqueur de Troie pleure comme sa victime. Le héros pleure comme une femme. Homère a uni ce que nous nous acharnons à séparer. Et au dernier chant de l'Iliade, Achille et Priam, le meurtrier et le père du mort, pleurent ensemble dans la même tente : l'un sur Hector, l'autre sur son vieux père et sur Patrocle. Les larmes ne classent pas. Elles rassemblent. Que ces mêmes pleurs révèlent la force des femmes, tout comme ils révèlent l'héroïsme des guerriers. Si Ulysse se cache quand il voit son chien Argos rendre l'âme après l'avoir regardé une dernière fois, c'est parce qu'il ne veut pas être reconnu. Il n'y a aucune gloire ici.
Ne pas reconnaître aux hommes la vertu de pleurer comme des enfants, c'est passer selon moi à côté du plus important. Nous savons d'ailleurs d’où vient le malentendu. Dans La République (III, 387e-388a), Platon propose qu'on retire des poèmes les lamentations des hommes illustres pour les laisser aux femmes, et encore, aux moins estimables. « Un homme, ça ne pleure pas ». Dans l'Iliade, Héraclès pleurait à en faire monter ses cris jusqu'au ciel (VIII, 364). Chez Euripide, trois siècles plus tard, il se vante de n'avoir jamais versé une larme. Entre les deux, quelque chose de l'homme s'est perdu. Les héros sont fragiles et impuissants. Pas « un peu » mais tout le temps, comme le démontre l'exemple d'Ulysse et d'Achille. « Ne pas pleurer » reviendrait à « ne pas saigner ». « Ne pas saigner » reviendrait au fantasme de « ne pas mourir ». Et il n'y a que les dieux qui sont immortels. D'ailleurs, c'est le propre du héros dans les épopées et les tragédies de mourir. Le héros ne peut « sur-vivre ». Il doit se sacrifier à un moment ou à un autre. Il doit donner sa vie pour ce en quoi il croit (son épouse, sa famille, sa patrie…). Laërte, le père d'Ulysse, n'est pas un héros. Anticlée, en revanche, sa mère, oui, elle qui renonce à vivre pour rejoindre son fils aux Enfers.
La première leçon de L'Odyssée : pleurer, c'est accueillir en soi la part fragile de notre être. Et la véritable force, c'est reconnaître ses propres fragilités. On doit pleurer comme on saigne. Par la vertu des fluides magiques qui nous composent, la lacryma se substitue à la goutte de l'haima. Le fluide transparent au pourpre du sang. « Comment peux-tu te connaître toi-même si tu ne t'es jamais battu ? », demande Tyler Durden au narrateur de Fight Club. « Comment peux-tu te connaître toi-même si tu n'as jamais pleuré ? », pourrait-on paraphraser à la lueur de L'Odyssée. Mais il y a des moments pour cela. Ulysse ne pleure pas quand il massacre les prétendants. Il pleure quand il retrouve Pénélope. Le guerrier qui a fait tomber Troie se liquéfie devant son cœur d'amour, Pénélope. Et Homère va plus loin encore : à cet instant, il compare la joie de Pénélope à celle de naufragés qui aperçoivent enfin la terre après que Poséidon a brisé leur navire (XXIII, 233-240). L'épouse restée vingt ans à Ithaque reçoit l'image du naufragé. Les rôles s'échangent au moment même des larmes : Ulysse fond comme Pénélope, Pénélope aborde comme Ulysse. Le chant des retrouvailles est celui où le masculin et le féminin ne se distinguent plus, dans l’Union des fluides sacrés.
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