Bilinguisme & Éducation Internationale

Beyond Bilingual #1 — Montaigne, l’homme aux 7 langues.

Première d’une série de portraits consacrés à ceux que l’on ne désignaient pas, en leur temps, de « bilingues » — et qui pourtant habitaient plusieurs langues mieux que nous n’en habitons une seule. Inaugurale, parce qu’avec Montaigne tout est dit dès le départ : ce qu’on a perdu, ce qu’on a confondu, et ce qu’il faudrait peut-être retrouver.

Par Olivier Saint-Vincent MWR (Made With a Robot = Idée et style, Olivier + Mises en forme, Claude AI)

Olivier Saint-Vincent· DirecteurAcadémique
9 octobre 2026
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Beyond Bilingual #1 — Montaigne, l’homme aux 7 langues.

Il y a, dans le chapitre XII du livre II des Essais, un passage que je relis souvent comme on relit une prophétie. Montaigne y rapporte un conseil qu’il donnait, en Italie, à un compagnon de voyage qui s’inquiétait de parler la langue du pays :

« Je conseillois en Italie, à quelqu’un qui estoit en peine de parler Italien, que pourveu qu’il ne cherchast qu’à se faire entendre, sans y vouloir autrement exceller, qu’il employast seulement les premiers mots qui luy viendroient à la bouche, Latins, François, Espagnols, ou Gascons, et qu’en y adjoustant la cadence et terminaison Italienne, il ne faudroit jamais à rencontrer quelque idiome du pays, ou Thoscan, ou Romain, ou Venetien, ou Piemontois, ou Napolitain, et de se joindre à quelqu’une de tant de formes. »

Comptons. Dans une seule phrase, écrite sans solennité particulière, comme une remarque pratique qu’on glisse à un voyageur perplexe, Montaigne énumère neuf idiomes qu’il considère comme à portée d’un honnête homme : latin, français, espagnol, gascon, toscan, romain, vénitien, piémontois, napolitain. Et il ajoute, avec une nonchalance qui devrait nous couper le souffle, qu’il suffit de piocher dans n’importe lequel pour s’en sortir.

Aujourd’hui, dans n’importe quelle « bilingual school » de Boston, New York ou San Francisco, ce paragraphe vaudrait à son auteur la mention polyglot prodigy, un article dans The Atlantic, et probablement une chaire à Harvard. En 1580, c’était une remarque banale, voire la condition normale d’une vie cultivée. Voilà le vrai scandale dont il faut partir — et c’est ce scandale qui ouvre cette série.

Un enfant qui parlait latin avant le français

Pierre Eyquem, le père de Montaigne, gentilhomme périgourdin de fraîche noblesse, avait rapporté des guerres d’Italie « cette ardeur nouvelle dequoy le Roy François premier embrassa les lettres et les mit en crédit ». À son retour, il entreprit d’élever son fils selon les principes du De pueris instituendis d’Érasme : un précepteur allemand, Horstanus, ne parlant pas un mot de français, sommé de ne s’adresser à l’enfant qu’en latin ; deux assistants choisis selon le même critère ; les parents eux-mêmes contraints d’apprendre quelques rudiments de latin pour échanger avec leur fils ; les domestiques pliés à la règle ; et, à deux lieues à la ronde, les paysans, artisans et chambrières du voisinage astreints à user devant l’enfant « d’un lot de mots et de tournures suffisants pour être compris ».

Résultat, dans la prose même de Montaigne :

« Quant à moi, j’avais plus de six ans avant que j’entendisse non plus de français ou de périgourdin que d’arabesque ; et sans art, sans livre, sans grammaire ou précepte, sans fouet et sans larmes, j’avais appris du latin tout aussi pur que mon maître d’école le savait. »

Sans grammaire, sans précepte et sans larmes. La phrase est célèbre : elle figurait dans tous les manuels de la Troisième République. Mais on en tire généralement la conclusion paresseuse — Montaigne était « bilingue latin-français ». C’est une absurdité historique, et c’est tout ce que la suite de cet article voudrait démontrer.

L’inventaire linguistique d’un homme du XVIᵉ siècle

Le latin est sa langue maternelle, au sens littéral et historique. C’est dans cette langue qu’il a lu Ovide à sept ans, Cicéron à treize, Virgile et Lucain à l’adolescence. C’est dans cette langue qu’il pense d’abord ; les Essais sont parsemés de plus de mille deux cents citations latines, plaquées dans le texte sans traduction — parce que le lecteur cultivé du XVIᵉ siècle n’en a pas besoin.

Le gascon est sa langue de territoire, apprise en seconde main parmi les paysans de ses terres et les conseillers du parlement de Bordeaux. Il en revendique fièrement la rudesse : « Que le gascon y aille, si le français n’y peut aller ! » écrit-il dans les Essais, refusant l’idée qu’une langue régionale soit moins digne qu’une langue de cour. Ni dialecte honteux ni patois pittoresque : une ressource expressive qu’il mobilise quand le français lui paraît trop poli pour dire ce qu’il veut dire.

Le français, paradoxalement, est sa langue acquise, apprise au collège de Guyenne à partir de six ans, en même temps que le grec. L’éditeur du XVIIIᵉ siècle Meusnier de Querlon, premier à publier le Journal de voyage, notera lucidement : « Le François n’étoit point proprement sa langue naturelle ou native. […] La langue Françoise fut toujours en quelque sorte étrangère pour lui. » L’un des plus grands prosateurs français de tous les temps écrivait dans une langue qui n’était pas sa première.

Le grec, il l’a appris au collège par des méthodes ludiques — jeux, conversations, exercices — plutôt que par la grammaire scolastique. Il le lit couramment, même s’il avouera plus tard l’avoir partiellement perdu faute de pratique.

L’italien — et c’est ici que la démonstration devient saisissante — Montaigne ne se contente pas de le comprendre : il l’écrit. Son Journal de voyage en Italie, tenu entre 1580 et 1581, est rédigé pour environ 30 % directement en italien, par lui, pas par un secrétaire. Un italien vivant, mêlé de gallicismes et d’hispanismes, qui n’a pas peur de ses propres erreurs. Quand on lui reproche les « fautes » de son toscan, Montaigne répond, hautain : la correction de la langue, c’est l’affaire des pédants.

L’espagnol, il le pratique sans difficulté apparente — sa mère, Antoinette de Louppes, descendait d’une famille toulousaine d’origine espagnole, probablement sépharade. Dans le Journal, il glisse spontanément des mots espagnols — criado pour serviteur — comme on glisse aujourd’hui un anglicisme dans une conversation française.

Et puis, surplombant tout cela, ce que j’appellerais sa conscience dialectale : la perception que l’italien n’est pas une langue mais une famille — toscan, romain, vénitien, piémontois, napolitain — entre lesquels il sait naviguer avec assez d’aisance pour conseiller à un voyageur de piocher dans l’une ou l’autre selon les besoins.

Faisons les comptes : latin, gascon, français, grec, italien (avec ses cinq variantes régionales), espagnol. Six langues au minimum, maniées avec aisance ; une conscience fine d’une dizaine de formes dialectales. Et cet homme n’est pas un savant exceptionnel : c’est un gentilhomme cultivé de son temps, ni plus ni moins.

De la République des Lettres à l’industrie de la certification

Ces hommes n’habitaient pas un « bilinguisme » ni même un « multilinguisme » — concepts qui n’avaient pas cours et qui leur auraient paru saugrenus. Ils habitaient une cité. La Respublica litteraria, la République des Lettres : une polis sans territoire, sans frontière, sans douane, qui réunissait — par-dessus les guerres de Religion, les rivalités dynastiques et les frontières confessionnelles — Érasme à Rotterdam, Vivès à Bruges, Thomas More à Londres, Buchanan à Édimbourg, Lipse à Louvain, Muret à Rome. Le latin y servait de langue commune parce qu’il était la lingua franca du savoir hérité ; mais autour de lui gravitait une nébuleuse de vernaculaires où chaque idiome ouvrait sur un univers : non pas un « marché » ou une « opportunité professionnelle », mais une littérature, une cuisine, une éthique sociale.

Quand Pierre Eyquem décidait, vers 1535, que son fils aurait le latin pour langue maternelle, il ne lui offrait pas un avantage compétitif. Il lui donnait une nationalité supplémentaire — celle, précisément, qui ne se mendie sur aucun passeport. Il faisait de son fils, dès le berceau, le citoyen d’un pays plus vaste que la France.

Quand exactement avons-nous cessé de comprendre cela ? L’effacement de la cité humaniste est progressif, mais il s’accélère brutalement après 1945. Avant la Seconde Guerre mondiale, dans la plupart des systèmes éducatifs européens, on apprenait les langues anciennes pour entrer dans Cicéron, Platon et Plutarque. La langue était un seuil, jamais un objet. Personne ne demandait à un lycéen de prouver sa « fluency » en grec ancien : on lui demandait s’il avait compris La République.

L’après-guerre — et plus encore les années 1980-1990 — a opéré une mutation silencieuse mais radicale. La langue est devenue une compétence, c’est-à-dire un objet mesurable, certifiable, monétisable. Les institutions suivaient : le TOEFL apparaît en 1964, le TOEIC en 1979, les certifications DELF/DALF en 1985, le Cadre européen commun de référence (CECRL) avec ses niveaux A1 à C2 en 2001. Cette industrialisation de la mesure linguistique n’est pas un détail bureaucratique : c’est une révolution anthropologique. Elle pose que la langue est un savoir séparable de son contenu, un outil détachable de ce qu’il sert à dire — et, surtout, qu’on est soit bilingue, soit pas. Le plurilinguisme fluide, partiel, gradué, contextuel — celui qui permettait à Montaigne de piocher dans cinq langues romanes pour se faire entendre à Lucques — devient invisible, voire suspect.

Dans l’éducation qui forma Montaigne, on n’aurait pas su mesurer une telle chose. Le latin de Montaigne n’avait pas de « niveau » : il avait des œuvres. Son italien n’avait pas de certificat : il avait des conversations. Son gascon n’avait pas de standard : il avait une terre. À sept ans, il lisait les Métamorphoses d’Ovide « pour le plaisir » — et en lisant Ovide, il entrait dans la mythologie gréco-romaine, dans la rhétorique et la poésie latine, dans la sensibilité d’un autre monde. Personne ne lui aurait demandé de remplir un questionnaire à choix multiples sur l’emploi du subjonctif imparfait.

Le malentendu de la « bilingual school »

J’ai vu, ces dernières années, des centaines de familles francophones aux États-Unis se débattre avec ce malentendu sans pouvoir le nommer. Les familles qui inscrivent leurs enfants dans une école dite « bilingue » cherchent, presque toujours, autre chose que ce que le marché leur vend. Elles cherchent à transmettre une culture — une certaine manière de penser, de plaisanter, de citer Molière sans y penser, de comprendre pourquoi Tocqueville parle de l’Amérique mieux que beaucoup d’Américains. Elles cherchent un seuil, pas un skill.

Et elles se retrouvent, le plus souvent, dans des programmes qui leur proposent l’inverse : du français comme compétence, du français comme actif sur CV, du français comme « plus » culturel destiné à se monnayer plus tard dans les college admissions. Le malentendu n’est pas la faute de ces écoles, qui font souvent un travail honorable dans le cadre qui leur est imposé. Il est civilisationnel. Il vient de ce que la culture éducative américaine, structurée par une logique de compétences mesurables, ne dispose plus du vocabulaire pour penser autre chose. On y enseigne les langues comme on enseigne le piano : par leçons, par niveaux, avec récital de fin d’année. On n’y enseigne plus les langues comme on enseigne à entrer chez soi.

La plurilinguie cultivée

Montaigne nous dit d’abord ceci : l’idée même de « langue maternelle » est moins biologique qu’on ne le croit. Il a eu pour langue maternelle une langue morte. Cela suffit à ruiner la psychologie cognitive paresseuse qui, depuis trente ans, sacralise le « bain natal » et nous explique que tout se joue avant trois ans. Tout se joue, oui — mais pas dans ce sens-là. Ce qui se joue avant trois ans, ce n’est pas une langue, c’est un rapport à la langue. Un rapport à la pensée. Un rapport au monde.

Il nous dit ensuite ceci : les grandes éducations européennes — celle de Montaigne, mais aussi celles qui formeront Érasme, Leibniz, Madame de Staël, Marx ou Yourcenar, et auxquelles j’espère consacrer les prochains volets de cette série — n’ont jamais visé le bilinguisme. Elles ont visé, dans une expression que je voudrais réhabiliter, la plurilinguie cultivée : la capacité à habiter plusieurs mondes, à passer de l’un à l’autre sans frontière douanière, à penser dans plusieurs traditions sans renier la sienne, à parler imparfaitement quatre langues plutôt que parfaitement deux — parce qu’on a compris qu’il vaut mieux entrer maladroitement dans cinq univers que rester clos dans deux.

Le bilinguisme tel que vendu aujourd’hui — deux langues bien rangées, certifiées, étanches, monnayables séparément — est, à la lettre, ce qui reste de l’éducation humaniste quand on lui a retiré son âme et qu’on l’a fait passer par l’Educational Testing Service.

Pierre Eyquem n’a pas voulu rendre son fils bilingue. Il a voulu lui ouvrir plusieurs mondes. Il a réussi : Michel de Montaigne aura été, sa vie durant, citoyen du Périgord, du royaume de France, de la Toscane, de la Rome antique, d’Athènes et de la République des Lettres. Sept appartenances, sept langues, sept patries. Il en a tiré les Essais. Reste à savoir si nous voulons l’entendre.


Olivier Saint-Vincent est cofondateur d’OFA Lycée (Online French American Lycée), école bilingue K-12 basée à Boston et accréditée par Cognia. Cet article ouvre une série mensuelle de portraits sur les figures historiques qui, bien avant l’invention du « bilinguisme » contemporain, ont vécu et pensé en plusieurs langues — non comme compétence, mais comme accès à des mondes.

Prochaine livraison : Érasme, ou la citoyenneté de la République des Lettres.


OFA Lycée propose, à distance et depuis Boston, une éducation francophone K-12 accréditée Cognia, articulée autour de deux voies : le baccalauréat français et le diplôme bilingue Voie Bilingue Française. Pour en savoir plus : ofalycee.org/admissions.


Bibliographie

Sources primaires

Michel de Montaigne, Essais, Livre I, chapitre XXVI, « De l'institution des enfants ». Édition Musart, 1847, consultable sur Wikisource. Texte également disponible sur le site de l'Académie de Grenoble.

Michel de Montaigne, Essais, Livre II, chapitre XII, « Apologie de Raymond Sebond ».

Michel de Montaigne, Journal de voyage en Italie, par la Suisse et l'Allemagne, en 1580 et 1581, édition princeps par Meusnier de Querlon, Paris, Le Jay, 1774. Préface et texte reproduits sur Wikisource.

Études critiques

Jean Lafont, « Que le gascon y aille si le français n'y peut aller : réflexions sur la situation linguistique et stylistique de Montaigne », Le Français moderne, XXXVI, 2, avril 1968. Référence citée dans la bibliographie critique des éditions Classiques Garnier.

François Rigolot et Fausta Garavini, présentation critique du Journal de voyage en Italie, reprise par la Librairie Métamorphoses.

« Section I. Michel de Montaigne (1533-1592) », in Les humanistes et la langue : essais, controverses, traductions, Mont-Saint-Aignan, Presses universitaires de Rouen et du Havre.

Références encyclopédiques et biographiques

Larousse, notice « Michel Eyquem de Montaigne ».

Médiathèque de Saint-Hilaire-de-Riez, notice biographique « Montaigne, Michel de (1533-1592) ».

Notice « Journal de voyage en Italie », Wikipédia.

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