Monsieur Jourdain, ou l'invention du certificat
Nous avons publié cette semaine une reconstitution d'une scène de L'Avare : Harpagon frappe du poing sur la table, et la comédie s'évanouit. C'est ce qui arrive lorsqu'on cesse de commenter un texte pour le faire tenir debout. Restons avec Molière, mais prenons-le par un autre bout : il a écrit, trois siècles avant l'invention des niveaux et des référentiels, la satire la plus exacte de ce que nous appelons aujourd'hui l'apprentissage des langues.

La scène est connue de tous et comprise de presque personne. Dans Le Bourgeois gentilhomme (1670), un maître de philosophie explique à Monsieur Jourdain que tout ce qui n'est pas vers est prose. Le bourgeois s'émerveille : voilà plus de quarante ans qu'il en dit sans le savoir. Et il remercie son professeur.
Ce remerciement est le cœur de la scène. Jourdain n'a rien appris : il a reçu un nom pour une compétence qu'il exerçait depuis l'enfance. La transaction ne produit aucun savoir nouveau ; elle produit une reconnaissance, et surtout de la gratitude envers celui qui la délivre. Molière décrit là, avec une précision d'huissier, le mécanisme même de la certification linguistique.
La leçon qui précède est plus troublante encore. Avant la prose, le maître fait travailler à son élève la prononciation des voyelles, et lui détaille le mouvement des lèvres et de la mâchoire nécessaire pour former un A, puis un E. Un francophone de quarante ans réapprend à ouvrir la bouche. Le geste est exactement celui du référentiel contemporain : décomposer en unités isolables, donc évaluables, donc facturables, une compétence qui fonctionnait parfaitement en bloc.
Ce dispositif traverse toute l'œuvre. Dans Le Médecin malgré lui (1666), Sganarelle débite devant Géronte un latin entièrement inventé, et Géronte s'incline : la langue fait autorité parce qu'elle demeure incomprise. La cérémonie qui clôt Le Malade imaginaire (1673) pousse le procédé jusqu'à sa forme institutionnelle. Il s'agit d'une collation de grade — serment, questions rituelles, chœur des examinateurs déclarant le candidat dignus intrare, digne d'entrer dans le docte corps. Argan devient médecin en prêtant serment dans une langue macaronique qui n'existe nulle part. Le diplôme est parfaitement valide ; c'est la langue qui est fausse.
Reste le versant social, que Les Femmes savantes (1672) expose sans ménagement. Philaminte veut chasser sa servante Martine — non pour un vol, non pour une inconduite, mais pour un mot que Vaugelas condamne, et elle précise le décompte : après trente leçons. Trente séances facturées à une domestique. Philaminte invoque la grammaire comme le fondement de toutes les sciences, celle qui régente jusqu'aux rois. Ce n'est plus de la pédagogie, c'est du droit — et il sert ici à congédier quelqu'un. Martine, elle, n'a pas étugué, et tient bon : quand on se fait entendre, on parle bien.
Molière ne raille ni le savoir ni la grammaire ; il raille le savoir acheté comme signe. Jourdain ne veut pas parler, il veut être vu parlant. La distinction n'a rien perdu de sa netteté. Une certification atteste ce qu'un élève sait faire, et c'est légitime ; elle devient une comédie dès qu'elle tient lieu de la chose qu'elle mesure. Il aura fallu peu de temps pour que les tests de langue, conçus comme instruments, deviennent l'objectif — et que l'on enseigne, non plus une langue, mais l'épreuve qui la sanctionne.
Le maître de philosophie facturait déjà cela en 1670.
1. Le Malade imaginaire, troisième intermède : la cérémonie burlesque de réception d'un bachelier en médecine, en latin macaronique. Molière y jouait Argan lors des représentations de février 1673.
Les Femmes savantes, acte II, scène 6.
Sur la place des « langues de France » et des usages non normés dans le théâtre du XVIIe siècle, voir Bénédicte Louvat-Molozay (dir.), Français et langues de France dans le théâtre du XVIIe siècle, Littératures classiques, n° 87, 2015.
Au cœur du projet de l'Universtié populaire de Michel Onfray https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Onfray
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