Témoignages d’élèves (2/10) : Marcel Proust

Longtemps, je me suis connecté de bonne heure. Parfois, à peine mon écran allumé, mes yeux s’habituaient si vite à la luminescence bleutée que je n’avais pas le temps de me dire : « Je commence mon cours. » Et, quarante-cinq minutes après, la pensée qu’il était temps de rejoindre la classe virtuelle m’éveillait de ma rêverie numérique ; je voulais fermer les fenêtres que je croyais avoir encore ouvertes sur mon navigateur et éteindre mon ordinateur ; je n’avais pas cessé en naviguant de faire des réflexions sur ce que je venais d’apprendre, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait le cours d’OFALycée : une équation différentielle, un sonnet de Ronsard, la peau de chagrin de Raphaël qui se rétrécissait à mesure que mes connaissances, elles, s’étendaient.
Cette immersion survivait pendant quelques secondes à ma déconnexion ; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme un voile pixellisé sur mon esprit et l’empêchait de se rendre compte que la classe virtuelle était terminée. Puis elle commençait à me devenir distante, comme après une mise à jour les données d’une version antérieure ; le sujet du cours se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la conscience du monde physique et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une réalité, familière et tangible pour mes sens, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans profondeur, presque banale, comme une chose vraiment ordinaire comparée aux horizons infinis que m’avait ouverts l’écran où, quelques instants plus tôt, Olivier Saint-Vincent démêlait pour nous les fils secrets du bac de français.
Je me demandais combien d’heures s’étaient écoulées ; j’entendais les notifications des messages qui, plus ou moins fréquentes, comme le clignotement d’une LED dans la pénombre, relevant les distances virtuelles, me décrivaient l’étendue de la communauté invisible où l’élève poursuit son apprentissage vers la prochaine séance ; et le parcours numérique qu’il suit va être gravé dans sa mémoire par l’excitation qu’il doit à des savoirs nouveaux, à des méthodes inaccoutumées, aux discussions récentes dans le chat et aux au revoir des camarades sous l’interface lumineuse qui le suivent encore dans le silence de la déconnexion, à la douceur prochaine du prochain cours.
Marcel Proust, classe de 2024



