Les pouvoirs de la littérature IV
par Olivier Saint-Vincent
Nous en voici au dernier arrêt avant notre destination finale. Dernier arrêt avant l'état d'admiration totale et absolue devant la littérature, tel un voyageur parvenu à un océan de nuages d'où émerge ci et là le faîte d'une montagne. L'ascension du jour sera simple et belle. Limpide et puissante…
Lors de notre dernière étape, il était question de faire sienne cette vérité : « Vivre donc, c'est écrire l'histoire de sa vie, avec sa chair et ses pensées ». Nous avions examiné comment l'histoire (aussi bien sa lecture que son écriture) était le modèle de presque toutes les activités des femmes et des hommes : du rêve au pitch du business en passant par les théories scientifiques et les nouvelles du soir, sans parler de la vision qu'un enfant produit lorsqu'il se projette dans l'avenir… ou du souvenir d'un ancien lorsqu'il jette un regard rétrospectif sur sa vie… La raison de notre cerveau semble répondre systématiquement à la logique du Χρόνος (du temps)… et « mettre de l'ordre dans une temporalité »… c'est ce que l'on fait lorsque l'on écrit une histoire.
Or la littérature va plus loin : elle permet à nos histoires de déjouer cette logique entropique du temps, de faire irruption dans le mécanisme implacable qui nous rapproche de la mort et de nous faire toucher du doigt l'éternité.
A nouveau, j'entends les voix de nos détracteurs, pour qui les livres (et surtout les fictions) ne sont que des objets inutiles, détachés de la réalité… et qui ne rapportent rien (à part aux éditeurs, qui sont eux « des gens de bien » car insérés dans le réel). « Atteindre l'éternité, quelle démesure pour un résultat tellement incertain ! » me lancent-ils. Sans voir que presque toutes les entreprises humaines, d'une manière ou d'une autre, sont la vaine poursuite de l'éternité : la gloire et la richesse. Deux revers de la même médaille. Médaille dorée condamnée à l'oubli presque instantanément. Et c'est pour cette raison même que les puissants de ce monde ont toujours recherché à immortaliser leur vie au moyen de la littérature ou de l'art en général. Que ce soit Auguste, le premier empereur de Rome, qui demande à Virgile de composer à sa gloire un petit poème épique de 10 000 hexamètres dactyliques dans les années 30 avant J.C. ou Charles de Gaulle (auto-glorifié dans ses Mémoires, puisant son inspiration littéraire chez Maurice Barrès) ou Louis XIV, obsédé par son immortalité, entouré d'artiste en tous genre : Molière, Racine, Lully, Marais, Hyacinthe Rigaud (dont le nom est oublié mais non la pièce maîtresse)… Les seigneurs de ce monde ont donc toujours pensionné des philosophes, auteurs et artistes… pour échapper à leur triste sort.
Ah, vous semblez intéressés désormais… Oui, la littérature et l'art sont cette promesse d'éternité faites aux humains. Et oui, il n'est nullement besoin d'être roi ou empereur pour pouvoir caresser du doigt l'infini du temps. Vous, simples humains vous pouvez y accéder. J'en veux pour preuve ce célèbre lai de Marie de France, intitulé Le Laustic. Nous sommes à la fin du XIIème siècle. L'une des premières poètesse de la langue française prétend au début du récit rapporter naïvement une histoire :
Une aventure vus dirai Dunt li Bretun firent un Lai
Or dès la lecture du texte, le lecteur est sidéré par la puissance de « l'aventure ». Une Dame et un Chevalier s'aiment d'amour tendre mais impossible. Cet amour s'incarne dans la mort d'un petit rossignol (Laüstic en anglo-normand), symbole de leur passion, symbole que le chevalier portera toujours sur lui – en mémoire de l'être aimé. Cette histoire, certainement véritable, vécue par d'illustres inconnus, et certainement répétée au cours des siècles par d'autres inconnus, est parvenue jusqu'à nous sans une ride. Et sans se tromper, on peut affirmer que tant qu'il y aura des femmes et des hommes qui s'aimeront, elle continuera à traverser le temps, sans souffrir de l'entropie. Mais pourquoi ce récit nous saisit-il à la gorge, mille ans plus tard ? Car Marie de France a su trouver les mots pour dire la beauté d'un amour que rien ne peut entacher, et c'est grâce à la sublime beauté du texte lui-même que l'histoire accède immédiatement à l'éternité.
Ainsi l'écrivain est-il capable de conférer une forme d'immortalité à son sujet humain – qu'il soit puissant ou misérable. Et il y parvient en figeant à jamais la splendeur d'un instant, la magnificence d'une émotion, le sublime tragique d'une situation, la magie indicible de l'existence, la beauté d'un visage. Le figure de Pauline pour le lecteur de La Peau de chagrin de Balzac dit à jamais la pureté de la beauté féminine. Les retrouvailles avec Raphaël au théâtre, à la fin du roman, énoncent de manière évidente la connexion surnaturelle entre deux être humains.
« Toute sa vie suave se communiqua soudain à Raphaël comme une étincelle électrique ; (…) Par un caprice de la nature, ces deux êtres désunis par le bon ton, séparés par les abîmes de la mort, respirèrent ensemble et pensèrent peut-être l'un à l'autre. Les pénétrants parfums de l'aloès achevèrent d'enivrer Raphaël. » in La Peau de chagrin de Balzac.
Ces quelques phrases, écrites dans les années 1830, résonnent encore aujourd'hui dans nos cœurs et nos corps comme elles résonnaient en leur temps. « L'étincelle électrique », pour désigner la « connexion », se donne presque comme une description clinique d'un phénomène que l'on voit à l'œuvre dans Le Laustic de Marie de France ! Balzac trouve simplement le mot juste et puissant qui fige cette scène à jamais dans la mémoire humaine. Le lecteur est foudroyé au sens propre et figuré devant l'éternité de ce qu'il ressent alors. Car il sent bien, au fond de lui, l'universalité de ce qui est exprimé sur la page au moyen de mots, artistiquement disposés par Balzac, pour communiquer l'émoi dont sont victimes les personnages. Et, implicitement, il est invité à faire résonner sa vie dans l'éternité et faire de son existence de la littérature.
Tels ces mots d'amour que l'on retrouve dans des malles planquées au sein des greniers de maisons de familles, échangés entre deux ancêtres qui s'aimaient de cette étincelle électrique. Et qui voulurent, en dépit de leur descendance, laisser une trace sublime que le temps pourrait difficilement effacer. Qui voulurent l'espace d'une lettre se rendre immortels.
Par Olivier Saint-Vincent
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